Le milieu craint une baisse encore plus grave des achats de livres par les écoles

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Par La Presse Canadienne, 2026
MONTRÉAL — Le milieu du livre s’inquiète de la réforme des règles budgétaires des centres de services scolaires annoncée par la ministre de l’Éducation, Sonia LeBel. Celle-ci promet d’alléger la lourdeur bureaucratique qui entoure une série de règles budgétaires, mais les acteurs du monde du livre craignent que cet allègement ouvre la porte à une aggravation de la baisse marquée en 2025 des achats de livres par les institutions primaires et secondaires.
Il y a présentement 261 enveloppes budgétaires dans lesquelles pigent les centres de services scolaires (CSS) et commissions scolaires, et ce nombre va passer à 37 par la fusion de nombreuses enveloppes. Les institutions auront ainsi beaucoup plus de marge de manœuvre pour l’attribution des sommes qu’elles reçoivent du gouvernement.
La mesure qui inquiète le milieu du livre est le regroupement de huit enveloppes dans une nouvelle catégorie appelée «Activités sportives, culturelles et sociales». Jusqu’ici, une enveloppe protégée était dédiée à l’achat de livres. Pour tout achat, l’institution payait le tiers du livre et le gouvernement les deux tiers restants. Québec accordait pour ce programme une somme de 16 millions $ et les CSS devaient fournir 8 millions $. C’est aussi cette enveloppe qui fournissait 300 $ à chaque enseignant au début de l’année scolaire pour acheter des livres destinés à sa classe, une mesure de 11,6 millions $. Dans tous les cas, ces livres devaient venir d’une librairie agréée.
Un premier coup dur en 2025
Or, en amalgamant les huit enveloppes, chaque CSS aura une pleine autonomie pour dépenser l’argent qui s’y trouve, donc pas nécessairement pour acheter des livres. Or, le milieu avait déjà encaissé un premier coup dur l’an dernier à la suite d’une annonce de restrictions budgétaires du ministre de l'Éducation de l’époque, Bernard Drainville. Le bilan Gaspard 2025, publié par la Banque de titres de langue française, montre une chute de 11,9 % des achats des bibliothèques et écoles, ce qui représente environ 250 000 livres jeunesse de moins, surtout en milieu scolaire, par rapport à l’année précédente, selon l’Association des libraires du Québec (ALQ).
«Ce qui nous inquiétait déjà à la base, c'est que le ministère de l'Éducation avait annoncé l'année dernière des compressions budgétaires à la dernière journée des classes. Cela a occasionné de l'incertitude dans les CSS et dans les écoles et une forte baisse des achats», souligne la présidente de l’ALQ, Laurence Monet.
Se référant à un coup de sonde de l’Association pour la promotion des services documentaires scolaires, elle raconte que celle-ci a constaté que personne ne savait vraiment comment gérer cette première annonce de coupes. «Il y avait des centres de services scolaires où ça avait chuté de 70 %, d'autres qui étaient restés sans baisse, des écoles secondaires qui avaient coupé de 100 % les achats de livres. Il y a une incompréhension des mesures à savoir s'ils ont le droit ou pas d'utiliser les budgets livres.»
Concurrencer le sport?
Si elle salue la volonté d’alléger la bureaucratie, la présidente de l’ALQ craint que cette baisse soit encore pire. «Quand on fusionne des enveloppes comme l'enveloppe du livre, c'est là que ça met vraiment en péril toute la chaîne du livre, que ce soit les librairies, les éditeurs, les auteurs, la chaîne de créateurs, les distributeurs, et ça c'est sans compter les effets néfastes sur la formation des futurs citoyens. Être en compétition directe avec d'autres dépenses comme le sport, ça ne fait aucun sens. Le sport, c'est nécessaire, mais le livre, c’est la base de l'apprentissage. Ce n'est pas une dépense optionnelle.»
Un des problèmes avec les mesures visant à encourager l’achat de livres, c’est qu’aucune d’entre elles n’oblige les CSS et les écoles à le faire. L’incitatif qui consiste à payer les deux tiers du coût d’un livre oblige au contraire les institutions à dépenser l’autre tiers. En d’autres termes, si on leur demande de réduire leurs dépenses, pourquoi ajouteraient-elles une dépense pour acheter des livres si elles n’y sont pas obligées?
Appel à Fréchette et Drainville
L’idée d’obliger les institutions scolaires à utiliser l’argent destiné à l’achat de livres, «c'est quelque chose qu'on aimerait pousser davantage aussi, reconnaît Mme Monet. Évidemment, ça devient difficile si les enveloppes sont fusionnées avec d’autres. Mais ce qu'on veut vraiment, c’est que notre enveloppe reste intacte, qu'il n'y ait pas de fusion d'enveloppe, que Christine Fréchette et Bernard Drainville prennent position sur la question et s’engagent à protéger les budgets pour la lecture dans les écoles.»
L’ALQ a envoyé trois lettres à la ministre de l’Éducation depuis le début de l’année, dont deux qui étaient signées par un grand nombre d’acteurs du milieu du livre, mais n’a reçu aucune réponse à ce jour.
Le bureau de la ministre LeBel a toutefois répondu à La Presse Canadienne par une missive plutôt laconique qui repousse le question des budgets pour l’achat de livres à plus tard: «Les règles budgétaires seront déposées dans les prochaines semaines auprès des partenaires du réseau», nous a-t-on écrit.
Le seul substitut aux écrans
Après avoir réaffirmé que la réussite éducative des élèves demeure sa priorité, le bureau de la ministre ajoute que «les organismes scolaires doivent faire les choix appropriés en fonction de leur milieu. Le gouvernement donnera toujours des orientations et des objectifs clairs à atteindre, ça, ça ne changera pas. Les gestionnaires seront imputables de l’atteinte de ces objectifs et des décisions qu’ils prendront.»
Pour Laurence Monet, toutefois, le ministère de l’Éducation doit aller beaucoup plus loin que ça, sans quoi il risque de faillir à l’une de ses autres priorités affirmées, dit-elle: «On a un ministère ici qui prétend protéger le français et combattre les écrans. Si on retire le seul outil qui permet de réussir ces deux missions qui est le livre, ça ne fonctionne pas.»
Pierre Saint-Arnaud, La Presse Canadienne