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Le travail citoyen se professionnalise davantage, il est pourtant peu reconnu

durée 10h00
18 janvier 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

5 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

MONTRÉAL — Le travail citoyen de proximité est souvent directement associé aux réseaux communautaires et organismes à but non lucratif. Les compétences des acteurs de ce milieu ainsi que leurs perspectives d’évolution professionnelles ne sont souvent pas reconnues, révèle Isabelle Ruelland, professeure agrégée régulière à l'École de travail social de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), qui explique que ce travail citoyen de proximité et son évolution sont très peu documentés.

Pourtant, depuis la pandémie de COVID-19, le travail citoyen de proximité semble se professionnaliser davantage.

Mme Ruelland est une ancienne chercheuse au sein du réseau de la santé et des services sociaux québécois. Depuis quatre ans, elle consacre ses recherches aux différentes initiatives citoyennes, communautaires et à leur portée.

La professeure et son équipe ont cherché à documenter les diverses initiatives citoyennes qui émanaient d’un souci de l’autre, d’une volonté d’entraide entre voisins et la façon dont cette dynamique de solidarité locale se développait.

«Ce qu'on a constaté tout au long de la pandémie et post-pandémie, c'était une volonté des réseaux publics de santé et de services sociaux d'intégrer, d'institutionnaliser et de s'inspirer de ces initiatives pour en faire des pratiques plus pérennes au niveau d'une réorganisation des services de proximité locale», explique Mme Ruelland pour contextualiser les origines de son étude.

Au Québec, de nombreuses initiatives citoyennes sont apparues au moment de la pandémie. D’après les observations de Mme Ruelland, elles se sont développées pour pallier au manque de services et d'accès à des ressources, soit d'informations, de littératie ou encore en santé.

Dans certains pays du Sud et États sociaux fragiles, Isabelle Ruelland a remarqué qu’il est courant que des acteurs communautaires soient ciblés afin de devenir des agents de santé communautaire qui peuvent passer des messages de santé publique ainsi que sensibiliser les populations aux services et aux ressources qui existent dans le milieu communautaire.

«Dans les États du Nord, que ce soit en Europe du Nord ou au Québec notamment, ces acteurs qui s'impliquent dans leur communauté, puis qui peuvent passer un message de santé publique, on ne les a jamais vraiment mobilisés autre que dans les milieux communautaires, associatifs et à but non lucratif», constate Mme Ruelland.

Dans le cadre de ses recherches, Mme Ruelland définit le travail citoyen comme «l'intégration des personnes non professionnelles, qui ont un savoir expérientiel de leur communauté, mais aussi territorial, qui est mise à profit dans une interaction qui va souvent s'associer à du porte-à-porte ou à une présence bienveillante dans des lieux publics (…) pour aller vers les personnes, puis leur partager les ressources et les leviers qui existent pour faire valoir leurs droits à la santé de proximité».

Depuis la pandémie, le rôle de ces travailleurs de proximité a beaucoup changé. Une sorte de pérennisation de leurs emplois est recherchée et on assiste à une plus grande professionnalisation qui modifie notamment les habitudes des réseaux publics de santé et de services sociaux.

«On leur dit qu’il faut désormais mobiliser des citoyens, aller vers ceux qui jouent un rôle significatif dans la communauté. Maintenant, vous allez en faire vos collègues qui vont travailler avec vous au quotidien et ils vont avoir un rôle ponctuel, contractuel, très spontané», explique Mme Ruelland.

Cette professionnalisation est pratique en contexte de crise, selon Mme Ruelland. Cependant, elle va demander une plus grande adaptation et reconnaissance pour pouvoir perdurer et se préparer à de nouvelles crises, qu’elles soient climatiques ou de santé.

«Il y a beaucoup de questions à se poser, notamment pour respecter la dignité de ces citoyens et aussi leurs conditions de travail et d'emploi, affirme Mme Ruelland. Il faut penser à long terme leur place dans l'organisation des services de proximité publics.»

Une réflexion internationale

L’été passé, un forum d’échange organisé par Isabelle Ruelland et son équipe a eu lieu à l’UQAM afin de discuter de la place du travail citoyen dans la société. Des chercheurs du Québec, de la France, de la Belgique et du Brésil étaient présents. Certains intervenants du milieu communautaire ainsi que des gestionnaires du réseau de la santé et des services sociaux ont également participé.

Ce forum a permis de mettre en commun différents projets de recherche et de partager des expériences croisées sur l'évolution des réseaux de solidarité locale et la progression du travail citoyen de proximité.

«On a réfléchi ensemble à l'importance de penser ces pratiques-là dans une perspective de trajectoire de carrière et de développement, raconte Mme Ruelland. Afin que les acteurs puissent trouver une place dans les métiers de la relation, avoir des formations et que leur dignité et leur connaissance puissent être reconnues dans leur plein potentiel.»

Mme Ruelland a insisté sur le rôle de ces acteurs communautaires qui réalisent des tâches relationnelles et souvent informelles.

«C'est souvent parce qu'ils ne sont pas des professionnels de la santé et des services sociaux qu'ils réussissent à aller vers les gens qui en ont vraiment besoin», souligne Mme Ruelland. De plus, la chercheuse révèle que les travailleurs citoyens et les agents de sensibilisation qui font le porte-à-porte sont souvent polyglottes.

«Ils parlent plusieurs langues à cause de leur parcours de vie, de leur expérience migratoire, et ces connaissances-là, extrêmement précieuses pour aller vers les personnes très éloignées des services de santé publique, sont souvent prises comme un atout complémentaire et pas reconnues et valorisées», explique-t-elle.

Isabelle Ruelland a relevé que les chercheurs des différents pays se rejoignent sur l’idée qu’il existe un réel défi visant à conserver des relations informelles dans la pratique de proximité, où de nombreuses personnes se méfient du réseau public de santé, tout en permettant aux travailleurs d’obtenir une reconnaissance professionnelle.

«C'est quelque chose qui traversait les frontières et qui nous a permis de nous associer pour plusieurs années en vue de faire face à ces défis et de mieux reconnaître ces pratiques», a conclu Mme Ruelland à ce sujet.

Création de bandes dessinées

L’organisation de ce forum a également permis de travailler sur la production de deux bandes dessinées réalisées en collaboration avec des acteurs du travail citoyen qui ont pu partager leurs expériences, leur savoir-faire et leurs divers parcours de vie.

La première, «Comment ça va? Sensibiliser de porte à porte», a été créée par l'illustratrice Carolina Espinosa et relate les actions d’une brigade de sensibilisation citoyenne à Laval. La seconde, intitulée «Les Super voisines», a été réalisée par une étudiante au baccalauréat en arts visuels et médiatiques de l’UQAM, Aglaë Brown, et se base sur diverses études de cas faites par l’équipe de recherche de Mme Ruelland.

La création de ces deux ouvrages a deux objectifs distincts, selon Isabelle Ruelland.

Le premier est de rejoindre les travailleurs concernés afin qu'ils se sentent compris et reconnus à travers la lecture.

«L’objectif est que ça devienne un outil pour faire valoir et un peu mettre en valeur l'importance d'avoir des conditions de travail et d'emploi dignes, et surtout de reconnaître l'importance de leur pratique au quotidien pour les crises à venir, déclare Mme Ruelland. Mais aussi, d’affirmer le droit à la santé pour tous dans des quartiers où les personnes ne sont même pas au courant des ressources qui existent.»

Le second objectif recherché par l’équipe de Mme Ruelland est de mettre en lumière l’expérience vécue par les acteurs de ce milieu. De montrer les difficultés auxquelles ils sont confrontés au niveau des conditions de travail et d'emploi, mais aussi les microdiscriminations et stigmatisations qui peuvent être vécues.

Mme Ruelland ajoute que la bande dessinée vise aussi à mettre en avant «la magie et de la richesse de cette activité de travail, qui repose sur des savoirs et une expertise, je dirais, humaine, très unique».

Anja Conton, La Presse Canadienne