Selon Oxfam, les démocraties sont menacées par la montée fulgurante des milliardaires

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Par La Presse Canadienne, 2026
MONTRÉAL — Le pouvoir politique des ultrariches s’accroît à mesure que leurs fortunes grandissent et la menace d’une forme de dictature de ces milliardaires est en train de s’étendre aux démocraties à travers le monde.
Un rapport rendu public dimanche par Oxfam lance un cri d’alarme mondial à ce sujet, mais tant le Canada que le Québec doivent aussi se préoccuper de cette tendance, déjà très fortement implantée aux États-Unis.
Le rapport, intitulé «Résister au règne des plus riches: Défendre la liberté contre le pouvoir des milliardaires», fait état de données qui démontrent que la croissance sans précédent des inégalités ouvre la porte à l’érosion de la démocratie et à la montée de l’autoritarisme.
Hausse fulgurante des fortunes
On y apprend d’abord que «la fortune des milliardaires à travers le monde a augmenté trois fois plus vite l’année dernière que la moyenne annuelle des cinq années précédentes», tel que confirmé par le classement mondial en temps réel des milliardaires établi par Forbes. En fait, leur richesse totale a augmenté de 81 % depuis 2020 alors que parallèlement, une personne sur quatre ne mange pas à sa faim et près de la moitié de la population mondiale vit dans la pauvreté.
«En 2025, alors que la majorité fait face à l'inflation, à la précarité et à la hausse du coût de la vie, les milliardaires de leur côté se sont enrichis à des niveaux records», souligne Léa Pelletier-Marcotte, chargée de politiques publiques chez Oxfam-Québec.
«Ils n'ont jamais été aussi riches et ils ont utilisé cette richesse pour concentrer un pouvoir sans précédent sur nos économies et nos systèmes politiques. Donc, non seulement ils sont plus riches, mais ils sont aussi plus puissants au niveau politique et ils influencent les politiques au détriment de la majorité.»
77 milliardaires au Canada
Ils sont aussi plus nombreux. Pour la première fois, on compte plus de 3000 milliardaires à travers le monde. Au Canada, 12 nouveaux milliardaires se sont ajoutés en 2025, portant le total à 77 personnes détenant une fortune cumulée de 561 milliards $. Les milliardaires canadiens se retrouvent surtout dans les secteurs de la distribution alimentaire et des télécommunications.
L’enrichissement sans précédent de 2025 est attribué en grande partie à l’arrivée de Donald Trump, mais ne se limite pas aux ultrariches américains, écrit-on dans le rapport. «Les mesures prises sous la présidence Trump, notamment la promotion de la déréglementation et le démantèlement des accords visant à renforcer l’imposition des entreprises, ont profité aux plus riches à travers le monde.»
Parmi ces mesures, on note la réduction des impôts des ultrariches, l’opposition aux efforts mondiaux pour implanter un impôt minimal aux grandes entreprises et le soutien accru des activités liées à l’intelligence artificielle et l’exploitation des matières premières.
Comment en vient-on à associer les inégalités grandissantes à l’attaque aux principes démocratiques? Le rapport d’Oxfam n’apprend rien à personne lorsqu’il souligne que le phénomène de l’influence des plus riches sur la politique «n’est pas nouveau; il est courant dans tous les pays du monde».
Investir et influencer le politique
L’analyse constate cependant que les milliardaires ont maintenant 4000 fois plus de chances d’occuper un poste politique que les gens ordinaires. Ils contrôlent aussi plus de la moitié des plus grands médias de la planète et la totalité des réseaux sociaux.
Leur influence sur les décideurs et leur présence en politique amène les gouvernements à satisfaire à leurs demandes au détriment d’une plus grande équité fiscale pour redistribuer leur richesse vers les services de santé, d’éducation ou la lutte contre les changements climatiques, entre autres.
Et quand surgissent des difficultés économiques, les gouvernements où s’exerce l’influence des plus riches tendent à se tourner vers des politiques d’austérité qui aggravent la situation déjà difficile de la majorité de leur population, plutôt que de chercher à redistribuer la richesse. Conséquemment, les citoyens prennent la rue pour manifester et c’est là qu’apparaît la répression.
Le bouc émissaire: les migrants
Le rapport d’Oxfam ajoute que, plutôt que de blâmer les ultrariches pour les inégalités flagrantes dont ils sont à l’origine, ces mêmes gouvernements «stigmatisent systématiquement les minorités et en font des boucs émissaires. Dans de nombreux pays, les personnes migrantes sont accusées de toute une série de maux frappant la société, notamment la criminalité, l’amenuisement des prestations sociales et l’augmentation du coût de la vie».
Là encore, les États-Unis sont un exemple frappant d’une dérive autoritaire répressive qui cible les migrants depuis l’investiture d’un président milliardaire qui a nommé de nombreux autres milliardaires à des postes-clés et qui a considérablement réduit les impôts de cette coterie.
Léa Pelletier-Marcotte souligne que «c'est ce qui est intéressant dans le rapport de cette année: non seulement on décrit le creusement des inégalités, mais on voit vraiment comment cela impacte les droits de plusieurs personnes à travers le monde».
Il y a, dit-elle, un lien direct. «Dans les pays où les inégalités sont les plus marquées, il y a jusqu'à sept fois plus de risques de voir la démocratie s'éroder que dans les pays où les inégalités sont moins prononcées.»
Les ultrariches eux-mêmes ne sont pas dupes. Un sondage mené par Patriotic Millionnaires auprès de 2300 millionnaires du G20 montre que plus de la moitié d'entre eux estiment que la richesse extrême est «une menace à la démocratie» et près des trois quarts d'entre eux sont en faveur d'une taxation plus élevée de la richesse.
Le Canada n'est pas à l'abri
Certes, les inégalités sont moins prononcées au Canada que dans plusieurs pays ailleurs dans le monde. La directrice générale d’Oxfam-Québec, Béatrice Vaugrante, avertit toutefois que «le Canada glisse vers une économie d’oligarques. On le voit à travers la concentration inquiétante du pouvoir économique dans des secteurs clés, l’accroissement des fortunes privées influentes, une forte inflation en partie causée par les oligopoles, une érosion du filet social et des mesures fiscales inéquitables. Nous devons prendre des mesures ici avant qu’il ne soit trop tard, et ces mesures passent par une économie qui ne laisse personne de côté».
Oxfam-Québec invite fortement Ottawa et Québec à «imposer efficacement les ultrariches par des mesures telles qu’un impôt progressif sur la fortune et l’augmentation de la part imposable des gains en capital» pour financer et renforcer les services publics essentiels que sont la santé, le logement et l’éducation.
Aussi, on suggère d’instaurer un impôt permanent sur les profits excédentaires des grandes entreprises et d’imposer «un plafond aux marges de profit des grandes chaînes d’alimentation sur les produits essentiels et aux entreprises polluantes comme le secteur des énergies fossiles».
Léa Pelletier-Marcotte fait valoir qu’un impôt sur la fortune des ultrariches du Canada – «un petit impôt, on parle de tout petit, tout petit» – par exemple de 1 % sur les fortunes de plus de 10 millions $, de 2 % sur celles de plus de 50 millions $ et de 3 % sur celles de plus de 100 millions $, «ça mettrait 25 milliards de dollars par année à la disposition d'un investissement pour le bien commun, pour une meilleure redistribution, pour que les plus riches utilisent des milliers de dollars de patrimoine pour le réinvestir dans les sociétés, dans les lieux, dans les villes où ils sont installés».
Pierre Saint-Arnaud, La Presse Canadienne