Une recherche vise à permettre la détection du cancer par prise de sang, sans biopsie

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Par La Presse Canadienne, 2026
MONTRÉAL — Le jour n’est pas si loin où une simple prise de sang permettra aux personnes atteintes de cancer de ne plus devoir se soumettre à des chirurgies pour extraire des tissus cancéreux – ce qu’on appelle communément une biopsie – pour avoir un suivi de leur maladie ou même pour la diagnostiquer.
La prise de sang devient alors ce que les experts dans le milieu appellent une biopsie liquide. «On récolte l'ADN de la tumeur cancéreuse dans le sang, donc une prise de sang standard. Mais dans un échantillon sanguin, il peut y avoir 40 milliards de globules rouges, mais seulement cinq cellules qui viennent de la tumeur, qui circulent dans le sang», explique Stéphanie Lord-Fontaine, vice-présidente aux affaires scientifiques chez Génome Québec.
«Il faut extraire une aiguille dans une botte de foin et il faut optimiser ça. Après ça, il faut séquencer ces cinq cellules-là pour déterminer quel est le profil génétique de la tumeur», explique Mme Lord-Fontaine, dont l’organisme a récemment annoncé l’octroi de 200 000 $ à un projet de recherche totalisant un peu plus de 650 000 $ dont l’objectif est de raffiner à l’extrême cette technologie de biopsie liquide, qui existe déjà, mais qui n’est pas assez précise.
Le génie au service de la médecine
Ces travaux de recherche se font en collaboration avec le CHUM, mais c’est un ingénieur qui en est le chef d’orchestre. Il s’agit d’Alexandre Pellan-Cheng, ingénieur biomédical à l’École de technologie supérieure. «Plusieurs problèmes dans le domaine médical nécessitent une certaine expertise d'ingénieur. Nous, on est dans le développement de tests diagnostiques et ce qu'on cherche à faire, c'est vraiment d'amplifier un signal de maladie», explique-t-il.
«Les cellules cancéreuses ont de l'ADN, comme toutes les cellules qu'on a dans le corps humain, et ces cellules-là meurent. Quand elles meurent, les protéines, tout le courrier cellulaire, dont l'ADN, se verse dans le sang et c’est pourquoi une prise de sang pourrait capturer cet ADN circulant du cancer pour la détection. Ça peut sembler un peu futuriste, mais des tests cliniques existent et peuvent être commandés dans des hôpitaux pour justement suivre, détecter le cancer des patients. C'est quelque chose qui est déjà très courant.»
Trop de faux négatifs
«Le problème, poursuit-il, c'est que oui ça fonctionne, mais ce n’est pas au point. On a beaucoup de faux négatifs, c'est-à-dire des tests qui sont négatifs, mais les patients ont quand même un cancer. Il y a vraiment une occasion de faire avancer la recherche et d'innover pour améliorer ces tests et pour améliorer les soins chez les patients.»
Pour l’instant, la recherche porte sur quatre cancers, soit ceux du poumon, de la tête, du cou et des ovaires, pour lesquels le CHUM a développé une grande expertise. «Ce qui est unique dans ce projet, c'est qu'ils veulent éliminer le séquençage de la tumeur prélevée par le chirurgien, donc éliminer l'étape initiale où on doit d’abord séquencer la tumeur collectée par la chirurgie et remplacer cette étape-là par la prise de sang», affirme Stéphanie Lord-Fontaine.
Pourrait-on éventuellement éliminer toute biopsie chirurgicale? «Ça serait le rêve du scientifique, s’exclame Alexandre Pellan-Cheng, mais l’idée ce n’est pas nécessairement de remplacer. Il y a certains cancers – comme le cancer du poumon – où en fait la biopsie est presque impossible parce que le cancer est dans un endroit difficile à atteindre avec une aiguille et elle peut même être de très pauvre qualité. En fait, cette biopsie peut être aidante pour le pathologiste pour évaluer la maladie, mais ça peut ne pas être séquençable et c'est là qu'on vient rajouter un peu au coffre à outils des cliniciens pour apporter la même qualité de soins aux patients, même si le cancer n'est pas biopsiable.»
«Il n'y a pas deux cancers pareils»
Pourquoi ce séquençage est-il si important? Parce qu’il n’y a pas deux cancers pareils, souligne Mme Lord-Fontaine. «Pour chaque tumeur, chaque patient, individuellement, les mutations diffèrent. À chaque présence de mutation, on peut assigner un traitement ciblé, mais c'est différent d'un individu à l'autre. C'est ce qu'on appelle l'oncologie de précision. Donc c'est vraiment la personnalisation des traitements selon l'ADN de la tumeur du patient.»
C’est ce que les tests diagnostiques que le professeur Pellan-Chang est à développer permettront de faire, précise-t-elle. «On va regarder l'ADN au complet, donc le séquençage complet du génome de la tumeur, et on va aller voir quelles mutations sont présentes dans la cellule tumorale en circulation. On peut alors mieux sélectionner quel traitement ciblé sera nécessaire pour épargner les cellules saines et avoir un traitement beaucoup plus ciblé aux mutations qui sont présentes.»
«Ça devient vraiment intéressant pour un oncologue, indique Stéphanie Lord-Fontaine. Pas besoin d'avoir la chirurgie en cours de route pour suivre le traitement; comment mieux choisir la sélection de la thérapie qu'on va baser sur la mutation qui est trouvée dans l'échantillon; et aussi de suivre la réponse au traitement et les risques de rechute par la suite quand le patient est en rémission. On peut faire une prise de sang puis voir s'il y a des marqueurs tumoraux qui apparaissent. C’est une évolution importante, mais on a vraiment besoin d'optimiser la technologie.»
Éviter la chimio
Puisque certains traitements – comme par exemple l’immunothérapie – peuvent être taillés sur mesure grâce à la génomique, «si on peut voir l'ADN tumorale, on peut sélectionner un traitement qui est beaucoup moins agressif et éviter à un patient la chimiothérapie ou la radiothérapie et tous les effets secondaires qui s’ensuivent».
Il est encore trop tôt pour dire quand il sera possible de faire la détection de tous les cancers avec une prise de sang, tant pour le diagnostic que pour le suivi, mais le professeur Pellan-Cheng note qu’il y a «certaines versions de biopsies liquides qui sont déjà au Québec, approuvées, remboursées, notamment en cancer du poumon, donc on a déjà quelque chose qui existe et qui peut être utilisé, mais nous on cherche à améliorer ces tests-là».
Le fait que ces tests existent déjà a facilité l’obtention du financement pour pousser plus loin ces recherches, fait valoir l’ingénieur. «Puisque le concept fonctionne, que ç’a déjà été démontré, ça m'enlève la tâche de justifier l'existence d'un test, mais aussi ça démontre qu'il y a parfois certaines lacunes dans les tests et qu’il y a place à les améliorer.»
Stéphanie Lord-Fontaine résume ainsi l’objectif des travaux en cours: «Il faut optimiser la technologie au niveau de la sensibilité parce que ça prend une charge tumorale quand même qui est élevée dans le sang pour pouvoir la détecter. Donc au tout début d'un cancer, avant que les symptômes apparaissent, la techno n'est pas encore assez sensible pour pouvoir détecter un cancer au diagnostic au début du parcours.»
Pierre Saint-Arnaud, La Presse Canadienne